Gilbert

Vendredi 29 mai 2009 5 29 /05 /2009 14:03

   Il repose à Craonne, fidèle à la chanson qui sonne la révolte :
       
                                                    C'est à Craonne, sur le plateau,

                                                    Qu'on doit laisser sa peau.

 
   Rétif à Dieu, il habitait un ancien presbytère. Hostile à l'uniforme, aux boucheries qu'il symbolise, il résidait en un lieu où le militarisme connut des heures de gloire, lors de cette guerre que l'on dit Grande, parce que les cadavres s'y comptèrent par millions. Des paradoxes faciles à expliquer : la vigilance était dans sa nature. Il exerçait sa veille dans les lieux exposés.
    Comme décor de sa vie, Yves Gibeau avait choisi la forêt des cimetières, français et allemands, qui cernent le Vieux-Craonne et Cerny-en-Laonnois, villages rasés où suintent les cicatrices de trous d'obus et de tranchées, où rôdent les fantômes des gueules cassées, des mutilés, des humiliés, des multiples cadavres venus du fond de la Bretagne ou d'Afrique, de Cochinchine ou du Berry, de Prusse ou de Poméranie, cette terre si fertile qui fut gorgée de sang.
    Un territoire rebelle, car il vivait debout.
   En 1917, sur le Chemin des Dames, le général Nivelle impose une offensive absurde qui s'achève en massacre. Des fantassins, ceux que l'on persiste à appeler "poilus", se rebellent. C'est à Craonne, sur le plateau, qu'éclate la mutinerie, comme dans la chanson, écrite deux ans plus tôt.
         
                                                    Mais c'est bien fini, on en a assez,

                                                    Personne ne veut plus marcher.
  
   Marcher au pas, Yves Gibeau n'y est jamais parvenu. Il semblait pourtant destiné à une vie d'obéissance. Très tôt, son père l'avait enrégimenté, faisant de lui un enfant de troupe : Allons z'enfants. La Seconde Guerre mondiale le vit sous l'uniforme puis prisonnier en Allemagne, comme beaucoup d'autres. Fort de son expérience des mouvements du troupeau, il choisit le contraire : la dignité solitaire. La révolte de l'écrivain. Sur le monde, il posait un regard lucide. Les titres de ses romans disent l'essentiel sur la bassesse des hommes que, pourtant, il ne parvenait pas à mépriser : Les gros sous, Mourir idiot. Il préférait La ligne droite.

    Yves Gibeau. Un écrivain, un homme debout. Un insoumis lucide, qui connaissait très bien La Chanson de Craonne :
           
                                                    Car nous sommes tous condamnés
                                                    C'est nous les sacrifiés.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif, éditions de la Wède et Centre International Jules Verne, 2005

Par Flora - Publié dans : Gilbert - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Samedi 23 mai 2009 6 23 /05 /2009 15:31

   Le village occupe le plateau, terre de blé, de betteraves. Le lac repose à ses pieds, dans la verdure. Plage, bateaux, un plan d'eau comme il en existe tant. Ce lac, pourtant, joue à mes yeux le rôle de la madeleine de Proust. Enfant, j'y étais conduit par mes parents. Nous y faisions du pédalo, nous marchions sur les berges. N'aimant pas l'eau, je ne me baignais pas. C'est sans doute pour cette raison qu'adulte, je n'y suis jamais retourné. Monampteuil était sorti de mon esprit.
    Je n'étais pas le seul  à perdre la mémoire. Le parc nautique de l'Ailette avait pris le dessus, détourné le public. Perte de renommée. C'est le hasard qui m'a rendu Monampteuil. Une carte de l'Aisne tombe sous mes yeux. J'y retrouve les itinéraires des randonnées cyclistes de l'adolescence. Des noms renaissent, communes que mon vélo traversait, où je n'ai sans doute jamais posé le pied : Pargny-Filain, Chevregny, Urcel, Chavignon, Monampteuil... Je me souviens qu'en 1956, alors que j'étais allé souhaiter la bonne année à mon arrière-grand-père, nous fûmes bloqués sur le plateau par un verglas soudain, incapables de regagner Laon. Deux jours de vacances imprévues à la ferme. Je me souviens qu'un avion, un jour, s'écrasa dans le lac, que son pilote périt. Je me souviens...
   La nostalgie n'est pas mon fort. J'aime me moquer de tous ces gens qui décorent le passé de grâces surnaturelles, parce qu'ils ont vieilli, que leur enfance figure un paradis perdu. Dans les gravières proches de Monampteuil, on trouve des coquillages, fossiles d'un temps où la Picardie gisait au fond de la mer. Faut-il, en regardant le lac, rêver du temps béni où ses eaux composaient l'océan ? Passé pour passé, je préfère celui qu'on recueille avec précaution, dans les archives, dans les bibliothèques. Sous la terre également. Mon instituteur du cours élémentaire première année était archéologue, spécialiste d'un passé lointain, paléolithique, néolithique. Il amenait en classe des pierres taillées, polies, qu'il avait recueillies, nous expliquait leur fabrication, leur maniement, la vie des hommes préhistoriques. J'ai retiré de ces leçons un amour de l'histoire qui tente d'approfondir les mystères de nos origines, de comprendre d'où vient l'homme, quelles vicissitudes il a traversées. J'en ai gardé de même un goût pour le progrès. Jamais je n'éprouverai l'envie de retourner dans les cavernes, de chasser le gibier avec des pointes de silex. Au feu de bois, je préfère les douceurs du chauffage central, un bon livre à la main.

"Picardie, autoportraits"  recueil collectif   

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Lundi 11 mai 2009 1 11 /05 /2009 11:50

    [...] A la hauteur de la huitième marche, en plein virage, la rampe est presque noire. Je devrais la repeindre. A quoi bon ? Cela ne désole que moi. Au lieu de s'écailler, la peinture s'amincit. Bernadette s'accrochait  à cette courbe, pour éviter de glisser. Une attitude illogique. Le meilleur moyen de ne pas tomber, c'est de passer à l'extérieur. Le long du mur, il y a la place voulue pour poser le pied.
   Bernadette n'a jamais été logique. Sauf quand elle m'a plaqué. Depuis le début, je la soupçonnais de détester les vieux. Elle jurait ses grands dieux que l'âge ne comptait pas, que les vingt ans qui nous séparaient n'étaient qu'une broutille. L'arrivée de l'arthrose l'a fait changer d'avis. Je ne pouvais pas m'en indigner. J'avais réagi de la même façon avec la hanche de Ginette, son corps trop gros, trop rétif à bouger pour stimuler le plaisir.
   Neuvième station. La troisième pause, je n'ai pas besoin de la décréter. Elle est dictée par ma colonne. Les mouvements respiratoires ne seront d'aucune aide. Je ne suis que souffrance, dos voûté, condamné à scruter les déchirures rondes, deux disques qui me narguent. Les talons aiguilles sont meurtriers pour la peinture. Je n'ai jamais osé le dire. Avec son caractère impulsif, Bernadette m'aurait quitté tout de suite. Mon silence n'a pas été très efficace. Elle est partie tout de même, il y a quatorze ans...
   A la dixième marche, le virage s'estompe. Débute la dernière ligne droite. Les coureurs de cent mètres cassent leur tronc sur la fin, pour gagner un ou deux centièmes de seconde et précéder leurs adversaires. Je n'ai plus d'adversaire. Seul en piste, éternel tronc cassé et cependant dernier, je néglige les secondes. Près d'un quart d'heure pour quelques mètres ! Je sais ce que représentent les disques. Les talons de Bernadette me décrivent  -  une suite de zéros semés dans l'escalier  -  l'image de ma médiocrité.
   L'éclat de la onzième marche ressemble à un quartier de lune. Le complément de l'étoile. Ginette ne se doutait pas qu'elle finirait en ciel. Pour monter vers la chambre, respectueuse de mon travail, elle mettait des pantoufles. Moins érotiques que les talons aiguilles, ces charentaises flapies ! Pourquoi a-t-il fallu qu'au moment de sa chute, ses os aillent cogner le bois, détacher la peinture ? Je lui ai reproché cette négligence. Je ne pouvais pas me douter que son cercueil causerait des dégâts moins poétiques que les deux astres. [...]
extrait de la nouvelle  "Dans l'escalier" publiée dans l'anthologie "Aime-moi!" aux éditions Nicolas Philippe  2002

  

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Vendredi 1 mai 2009 5 01 /05 /2009 13:45

   Les autres vont au cinéma. Je n'ai pas droit à ce plaisir. Je passe toutes mes soirées devant les pires cassettes. Abel n'aime ni l'intelligence ni la promiscuité. Il tolérerait le grand écran si on pouvait lui garantir une salle vide, réservée à son usage exclusif, avec l'esclave à ses côtés, c'est-à-dire moi. Il se gaverait de son dolby, d'effets spéciaux, de mitraillages et d'explosions, hémoglobine, racolage, comme seuls acteurs des dinosaures ou des Martiens factices.
   Son cerveau est vulgaire, son corps trop lourd pour être déplacé. Il ne supporte que son canapé où  il m'oblige à me vautrer. Pour lui être agréable, il faut rester cloîtré, loin des fenêtres. Que cela me fasse souffrir fait partie du jeu. Abel a besoin d'un souffre-douleur et comme je suis tout près...
   Je me prénomme Valérien mais il préfère m'appeler Caïn, à cause de la Bible. Cette supercherie lui permet d'affirmer qu'un jour, je le tuerai. "Et tu le paieras cher ! L'oeil sera dans la tombe, il te regardera." Il ne connaît qu'une citation mais l'estropie cent fois par jour. Qu'il n'y ait pas plus pacifique que moi importe peu. Ses navets lui décrivent un monde de psychopathes, de tueurs en série, de justiciers dévastateurs. Il me prête  leur étroitesse de vue et leur malignité.

   Caïn me fait la tête. Il n'ose pas me regarder en face. Je vois dans le miroir sa moue de supplicié. Il lit sans cesse des scénarios, soigneusement choisis pour leur teneur intellectuelle.  Il les apprend par coeur, faute de voir les images. Celui d'aujourd'hui convient à merveille. "La sentinelle" de Desplechin, une histoire de cadavre. Il doit m'imaginer en décomposition. Accélérer ma mort le tente énormément mais le courage lui manque  pour frapper tout de suite. Je ne désespère pas. La haine va s'accroître. Notre vie ralentie lui ruine le moral.
   Si je l'écoutais, je passerais mes journées à m'exhiber dans Valenciennes. J'irais au dix-huit salles de la Briquette, manger des esquimaux ou embrasser les filles. Il recueillerait les miettes de mon triomphe. Monsieur se prend pour un cerveau mais toutes ses pensées sont au-dessous de la ceinture : devenir acteur célèbre, attirer jusqu'à lui des nuées féminines, ses pauvres rêves d'accouplements sordides.
   Il me prétend stupide, ne comprend pas que je le manipule. Mon rôle de larve sans cervelle, je le peaufine avec amour. Je hausse le son. Je souris aux crétins de mon petit écran. Je répète en criant les répliques affligeantes, les phrases minuscules d'Arnold Schwarzenegger. Un jour, il va craquer. Lui qui se croit malin, cite Antonioni, Chahine et Angelopoulos, sans se douter que je connais leurs films, il ne lui vient pas à l'idée que si j'étale tant de bassesse, c'est pour me suicider. L'arme est assise tout près de moi ; elle ne sait pas qu'elle va frapper. Elle n'ose pas encore.
[...]

 

Version  "valenciennoise" du texte paru dans une revue sous le titre "Chacun pour soi". Ci-dessus le début de la nouvelle version parue dans l'anthologie "Oser" aux éditions Page à Page   1999.
La composition géniale de la nouvelle ne laisse comprendre qu'à la fin qu'il s'agit de jumeaux siamois et du coup, on reprend la lecture sous un nouvel éclairage... C'est aussi une variation sur l'ambivalence des goûts et de la nature humains.

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Samedi 25 avril 2009 6 25 /04 /2009 20:00

    A tâtons, ses mains explorent l'espace, de centimètre en centimètre. Elles progressent, à l'horizontale, avec prudence, craignant de raccourcir l'intervalle des pulsations, d'accentuer la douleur, minuterie logée à l'intérieur de son cerveau. La fraîcheur du tissu, son grain soyeux, l'élasticité sous les reins, le dos, les cuisses, l'épaisseur moelleuse qui encadre la nuque, tout confirme l'existence d'un lit. Le matelas pneumatique serait plus inconfortable, le duvet rêche et exigu. Le ciel, même couvert, laisserait filtrer une lueur diffuse, la toile de tente des odeurs d'aromates et d'agaçants vols de moustiques.
    Origan sauge, menthe, myrte, laurier, des noms papillonnent dans sa mémoire mais ils ne sont d'aucun secours, n'expliquent pas le lit, l'obscurité. De son passé, proche ou lointain, il ne parvient à soutirer qu'un inventaire botanique : figuier, hysope, thym, serpolet, fenouil, amandiers, oliviers, asphodèles, férule, autant de plantes qu'il aurait été incapable de reconnaître. Ses bras non plus ne savent pas résoudre l'énigme. Aussi loin qu'il les étende, ils rencontrent le drap. Très lentement, il fait glisser les jambes, accélérant l'horloge vicieuse qui lui martèle les tempes, puis il attend, fouillant le vide, obligeant ses yeux à des manoeuvres douloureuses. En vain. Même en oblique, il ne distingue rien.
    Au bout de longues minutes, les pulsations commencent à s'espacer, adoptant une cadence presque supportable, vingt secondes environ. Profitant du répit, il se tourne délicatement, se met en perpendiculaire avec le bord du lit. les genoux plient sans effort. Une surface douce accueille les talons, espèce d'ouate qui chatouille la plante des pieds. La conséquence est immédiate, idée soudaine, détresse que confirment de rapides attouchements : on l'a dépouillé de ses vêtements avant de le déposer là. Il se revoit, enfant, à la visite médicale de son école, nu, moqué pour une taille chétive, des poils retardataires. 
    Il se redresse, s'assoit, une main devant le sexe. Maintenant qu'il se sait en position de faiblesse, l'étape suivante se lever, tâtonner dans l'inconnu paraît insurmontable. Il hésite, concentré sur les battements des tempes qui seuls peuvent distraire sa peur. Une trentaine de secondes sont désormais nécessaires entre deux coups. Sans réfléchir, il soulève son corps,  saisit le drap qui vient à lui sans résister. Sa nudité emballée avec rage, il reste aux aguets, craignant d'avoir déclenché l'alerte et mis en branle des adversaires hypothétiques. Dans ses mouvements désordonnés, une certitude lui est venue : il a tué Mireille. [...]
début de la nouvelle "Le prisonnier" in Ennemis très chers,  éd. Manuscrit  2001  

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Lundi 20 avril 2009 1 20 /04 /2009 10:33

    [...] Brodequins, bûcher, cangue, carcan, chevalet, corde, croix, écorchement, électrocution, estrapade, flagellation, fusillade, fouet, garrot, gaz, gibet, guillotine, knout, lapidation, match du Paris-Saint-Germain, pilori, potence, roue, tenaille, avec méthode, dans l'ordre alphabétique, il décida sa* mort dans des supplices atroces. Restait à bien choisir. L'écartèlement aurait été parfait mais il nécessitait quatre chevaux ; or les agriculteurs les remplaçaient par des tracteurs. La peste bubonique avait ses charmes. Comment se procurer le germe ? Il se rabattit sur le pal, utilisant, finesse ultime, le manche d'un balai, un instrument que la Montlieu, ci-devant marquise, authentique cul-terreuse, ne devait pas souvent toucher. Les spécialistes recommandaient un bout bien rond : les extrémités déchiraient les chairs et vidaient le patient avec une précipitation fâcheuse.
                    Habitant d'une ville, Octave Dollet se serait adonné aux joies des lettres anonymes, livrant par tonnes les secrets mesquins qu'il surprenait dans les correspondances volées. Ses circulaires photocopiées, enluminées de détails scabreux, de calomnies salaces auraient atteint commissariats et salles de presse. Des brouilles auraient suivi, procès, vengeances meurtrières et rancunes séculaires. Mais il habitait Vrévillemont, limace poussive glissant de part et d'autre de la route, entre la voie ferrée et le maigre ruisseau qui refusait de déborder, le trou sinistre et disgracieux de sa naissance, de l'enterrement de ses parents, carbonisés dans l'incendie de leur maison. [...]
* celle de Mme de Monlieu, riche et méprisante propriétaire de terres

extrait de la nouvelle "
Poste restante" in "Ennemis très chers"  éditions Le Manuscrit  2001
Illustration R.T.

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Mardi 14 avril 2009 2 14 /04 /2009 12:02

[...] Florence ou Isabelle , Mathilde, Emma, Iseult, les livres extraits des rayonnages sont rassemblés autour de lui, les préférés, découverts bien trop tard et d'autant plus chéris, empilés à portée de sa main et que ses yeux embrassent en une prière, en un adieu. Jamais il n'a connu pareil apaisement, jamais, même quand il croyait vivre et ignorait combien de fois il lui faudrait mourir. Les flacons d'alcool sont disposés près de la porte en garde vigilante, déjà vidés d'avoir été répandus sur les ouvrages et le parquet. Dans l'impasse, le chien des Monnier monte la garde et le docteur Cassin polit sa plaque au cuivre vantard.
Comment auraient-elles pu survivre, ces milliers de pages, tomber entre des mains impies incapables d'en susciter les mots, tout juste bonnes à les laisser s'empoussiérer dans le décor fané d'une bibliothèque inanimée ? Comment aurait-il pu se consumer sans elles, plonger dans le néant sans l'espoir d'échanger, en un dernier éclat, la triste réalité de sa chair contre une humble parcelle de leur vérité, la seule, sans laquelle le monde n'existe pas.
   Jamais il n'aura soixante-treize ans puisqu'il mourra la veille de son anniversaire, sous le ciel bleu de ses baignades imaginaires, enfance florentine issue d'une pièce de théâtre. Une cloche au loin retentit, la cloche de midi, au-delà de laquelle il n'y aura plus rien. Au douzième coup, l'allumette craque sur le frottoir et le gerbe jaillit, bienveillante, indulgente, délivrance qu'il accueille dans un soupir. Les flammes montent autour de lui, dissimulant le mur, il ne les voit pas, les sent à peine, devine un flux de lettres noires haussées par la vapeur au-dessus de sa mort.

   Boris Tardeau ne souffre plus, ne se rebelle pas contre l'incendie. Sur son coeur est serré le premier livre, le dernier, celui qui est devenu plus qu'un livre, dont les mots sont aussi des voix résonnant sur une scène, douces et sonores, implorantes ou aimantes, furieuses parfois, voix dont il se souvient, dans le crépitement du feu, qui se rapprochent, de plus en plus distinctes, une d'entre elles surtout, humaine et mélodieuse, qui se rapproche et lui pardonne enfin.

fin du roman"Le mépriseur", publié par les éditions Manya en 1993

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Lundi 6 avril 2009 1 06 /04 /2009 10:30

[...] La tasse arrive et l'addition mais sans les sucres et la cuillère. Doit-elle réclamer ? Elle opte pour le silence, par crainte du scandale. Elle n'a rien commandé, n'a pas d'argent pour tant de parallélépipèdes bleus. Carré, rectangle tourmenté, triangle, parallèles, le temps lui manque. Une silhouette passe sur le trottoir et elle se recroqueville sur la banquette. Réflexe stupide : si c'était Jérémie, il la verrait de toute façon, il surgirait et la prendrait par les cheveux...

   La médecine ne peut rien. Il refuse l'aide d'un psychiatre et stocke les calmants qu'il utilise pour son chantage. Depuis des mois, Juliette note sur un carnet ses déplacements, ses gestes. A son retour, il met en doute la moindre ligne, conteste le minutage, découvre des plages de temps libre propices à la trahison. Il examine le lit, inspecte la salle de bain. Jusqu'au tapis du salon, au placard à balais et la table de cuisine qu'il imagine lieux de débauche.

   Elle saisit un paquet, le déballe. Le papier chiffonné rejoint le cendrier et le sucre se noie, suivi par les neuf autres. La pyramide, les rangées, tout n'est que grains flottant au gré de la cuillère. Elle humecte ses lèvres puis se décide à avaler d'un coup, gratte frénétiquement le fond de la tasse, engouffre la plâtrée douceâtre. L'effet pervers ne tarde pas. L'homme au costume gris s'approche. Il tire la chaise qui obstrue le passage, se coule sur la banquette.
   Juliette ne bouge plus, fixe l'amas des papiers bleus. Elle pense qu'il en manque deux, qui auraient tout changé, puis elle rétracte cette idée stupide, recule vivement la main et place devant l'inconnu, comme un défi, la soucoupe où s'entassent les additions. En souriant, il sort une calculatrice, amorce la multiplication que n'importe qui d'autre aurait effectué de tête. La petite machine regagne ensuite sa poche, tandis que sort un portefeuille. Une explication traverse l'esprit de Juliette : c'est sur le répondeur de cet homme que s'est enregistré l'appel au secours. L'hypothèse résiste mal à analyse : elle a parfaitement reconnu la voix de son frère. Pour cinquante-quatre francs, le prix des six cafés, qu'exigera son créancier ? [...]

Extrait de la nouvelle " Jusqu'au cri fou qui se rapproche..." in Ennemis très chers, Le Manuscrit 2001

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Jeudi 26 mars 2009 4 26 /03 /2009 19:17


Landru


    Le landru 1999 du meilleur crime français a été décerné, hier soir, à la prison de la Santé, à Marc Vivagal, le dépeceur de Saint-Teddy, à qui l'on doit le tronçonnage minutieux de douze prostituées et leur restitution dans les jardins publics de la ville, à l'intérieur d'élégants sacs de plastique de grandes marques
.
   Cette touche de bon goût a d'ailleurs valu à Marc Vivagal une seconde récompense, le landru de l'émotion artistique. Le lauréat s'est déclaré particulièrement touché par cet hommage de la profession. Rappelons, en effet, que le jury des landrus est composé de tous les détenus des prisons et maisons d'arrêt de France. 


Licenciement

 
A ta place, je me méfierais.
   -  Pourquoi ?
   -  On dit que Messard voudrait te virer.
   -  Impossible. Je suis son bras droit. Sans moi, il ne s'en sortirait pas.
   -  Je te répète ce que j'ai entendu...
   -  Tu sais, les rumeurs... L'année dernière, on le disait lui-même sur un siège éjectable. Les actionnaires américains n'appréciaient pas ses méthodes trop humaines. Ils cherchaient un tueur. Résultat, Messard est toujours là et on ne parle plus de le chasser.
   -  Peut-être parce qu'il a accepté de tailler dans le vif...
   -  Je suis son bras droit, je te dis. Quand on dégraisse, on élimine l'accessoire. On ne se mutile pas.
   -  Méfie-toi quand-même. Je ne sais pas si tu as remarqué : Messard, il est gaucher...

 Gilbert Millet :  Miniatures, éditions  Editinter, 1999    illustration  R. T.

 

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Dimanche 22 mars 2009 7 22 /03 /2009 09:02

   [...] Le coup ne fut pas porté en rase campagne mais à deux pas de l'épicerie et au moment le plus inattendu. François n'avait pas levé les yeux, s'était tenu sur la réserve, méditant sur l'origine de son prénom et l'obligation  qui lui était étymologiquement faite de défendre la langue la plus belle, l'esprit libre et loyal comme un vrai Franc. En le nommant ainsi, ses parents lui avait légué un fardeau difficile mais il s'acquittait de la mission du mieux qu'il le pouvait. Ses petits carnets se remplissaient de mots oubliés puisés dans le Littré : floribond, stipe, guerlande, badelaire, corrigiolé, nordir, précelle, vespertilion, toute une symphonie...
   Il les replaçait dans ses cours de littérature et dans les innombrables lettres qu'il adressait au gouvernement pour l'enjoindre de se montrer plus ferme avec les mauvais parleurs, les écrivains complices. "Infrangible" et "lapidifier" figuraient parmi ses récents coups de coeur. Jamais il n'avait entendu quelqu'un les prononcer...
   L'affront prit les dehors patelins d'un ballon de cuire, un de ceux dont la forme ovale, parfaitement vicieuse, évoque le nom d'une ville étrangère. Le garçon joufflu qui ramassait son bien dans le caniveau, entre les roues d'une Jaguar, l'avait-il laissé choir sur les pieds de François uniquement pour le choquer? Rien dans son attitude penaude ne le laissait supposer. La vérité ne s'en montrait que plus cruelle : perverti dès le berceau, l'enfant trouvait naturel de promener en pleine rue la marque de son esclavage, complétant même la soumission par une tenue en tous points révoltante, depuis les chaussures aux couleurs de l'Angleterre jusqu'au survêtement, marqué du sigle pervers d'une université américaine.
   Ces diables avaient l'instinct de déceler le failles, d'y instiller le pire venin sous des apparences anodines. Peuplés de créatures bétifiantes, souris vulgaires aux immenses oreilles, canards piailleurs ou grippe-sous, éléphants prenant leurs oreilles pour des ailes, les dessins animés sapaient les premières défenses. Les films prenaient le relais, dégoulinants d'images convenues, de monstres, de fantômes, de grands musclés, d'extraterrestres niais réduits aux initiales d'un alphabet barbare. On achevait le matraquage par un déferlement de bruits féroces, de phrases syncopées parés du nom de musique, par de bonnes rasades de jargon télévisé. Le tour était joué et les affiches défaitistes poussaient sous les fenêtres. [...]
 

extrait de la nouvelle "Déraillement" in  Petites tombes en viager, éditions Quorum 1998

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