Il repose à Craonne, fidèle à la chanson qui sonne la révolte :
C'est à Craonne, sur le plateau,
Qu'on doit laisser sa peau.
Rétif à Dieu, il habitait un ancien presbytère. Hostile à l'uniforme, aux boucheries qu'il symbolise, il résidait en un lieu où le militarisme connut des heures de gloire, lors
de cette guerre que l'on dit Grande, parce que les cadavres s'y comptèrent par millions. Des paradoxes faciles à expliquer : la vigilance était dans sa nature. Il exerçait sa veille dans les
lieux exposés.
Comme décor de sa vie, Yves Gibeau avait choisi la forêt des cimetières, français et allemands, qui cernent le Vieux-Craonne et Cerny-en-Laonnois, villages rasés où
suintent les cicatrices de trous d'obus et de tranchées, où rôdent les fantômes des gueules cassées, des mutilés, des humiliés, des multiples cadavres venus du fond de la Bretagne ou d'Afrique,
de Cochinchine ou du Berry, de Prusse ou de Poméranie, cette terre si fertile qui fut gorgée de sang.
Un territoire rebelle, car il vivait debout.
En 1917, sur le Chemin des Dames, le général Nivelle impose une offensive absurde qui s'achève en massacre. Des fantassins, ceux que l'on persiste à appeler "poilus", se rebellent.
C'est à Craonne, sur le plateau, qu'éclate la mutinerie, comme dans la chanson, écrite deux ans plus tôt.
Mais c'est bien fini, on en a assez,
Personne ne veut plus marcher.
Marcher au pas, Yves Gibeau n'y est jamais parvenu. Il semblait pourtant destiné à une vie d'obéissance. Très tôt, son père l'avait enrégimenté, faisant de lui
un enfant de troupe : Allons z'enfants. La Seconde Guerre mondiale le vit sous l'uniforme puis prisonnier en Allemagne, comme beaucoup d'autres. Fort de son expérience des mouvements du
troupeau, il choisit le contraire : la dignité solitaire. La révolte de l'écrivain. Sur le monde, il posait un regard lucide. Les titres de ses romans disent l'essentiel sur la bassesse des
hommes que, pourtant, il ne parvenait pas à mépriser : Les gros sous, Mourir idiot. Il préférait La ligne droite.
Yves Gibeau. Un écrivain, un homme debout. Un insoumis lucide, qui
connaissait très bien La Chanson de Craonne :
Car nous sommes tous condamnés
C'est nous les sacrifiés.
"Picardie, autoportraits" recueil collectif, éditions de la Wède et Centre International Jules Verne,
2005
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, Mathilde, Emma, Iseult, les livres extraits des rayonnages sont rassemblés autour de lui, les préférés, découverts bien trop tard et d'autant plus chéris, empilés à
portée de sa main et que ses yeux embrassent en une prière, en un adieu. Jamais il n'a connu pareil apaisement, jamais, même quand il croyait vivre et ignorait combien de fois il lui faudrait
mourir. Les flacons d'alcool sont disposés près de la porte en garde vigilante, déjà vidés d'avoir été répandus sur les ouvrages et le parquet. Dans l'impasse, le chien des Monnier monte la garde
et le docteur Cassin polit sa plaque au cuivre vantard.
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