Gilbert

Vendredi 18 septembre 2009 5 18 /09 /2009 11:54


CERCUEIL



Pour se sentir vivant, rien de tel qu'une petite larme versée sur un cercueil.







(avant de choquer définitivement le lecteur fidèle ou surtout, occasionnel qui n'est pas habitué à l'humour noir de Gilbert, je précise que le dessin n'est pas mon autoportrait... Il n'y a que lui, se sachant condamné, qui avait le courage de regarder la mort en face et de la défier avec de l'humour. Et n'avait-il pas raison nous concernant, des vivants en sursis, dans le confort relatif de notre ignorance de l'heure fatidique?...)



AUTOMNE

L'automne le déprimait. Toutes ces feuilles qui tombaient contre sa volonté, le Président Moulet ne pouvait le supporter, habitué à ce que les gens, les choses lui obéissent, contrôlant les conseils d'administration comme un maréchal règne sur ces troupes, achetant tout et tout le monde pour satisfaire le moindre caprice. Cette année-là, il prit une décision : les milliers de feuilles de son parc seraient collées aux branches. Et comme leurs couleurs décadentes indiquaient trop la mort sournoise qui guettait sous ses fenêtres, il les fit repeindre en vert.

Illustration : R.T.   Gilbert Millet : "Miniatures"  éditions Editinter  1999

Par Flora - Publié dans : Gilbert - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Lundi 7 septembre 2009 1 07 /09 /2009 14:53

  [...] La première définition en appelle d'autres. Comment la comprendre si on ignore le sens des mots qui la composent : "voyelle", "lettre", "première", "alphabet" ? Comment la comprendre, sans courir aux autres tomes et détruire l'ordre alphabétique ? Seul le désordre génère du sens. Le pseudonyme s'impose, allusion claire à la naissance, référence à un mythe. La pagaïe s'organise, et l'expulsion du paradis. Lors du big bang, la matière concentrée en un point se libère dans le temps et l'espace qui n'existaient pas.

            Tout est inclus dans cette pointe d'aiguille, l'univers en devenir, l'homme, les galaxies, le béret basque, la poésie et le préservatif.

  
Il écrira l'oeuvre "big bang" où chaque page appelle la suivante mais aussi toutes les autres, le dernier livre qui est aussi le premier, dont les chapitres se suivent pour mieux se déconstruire, dont chaque ligne occupe des places multiples, chaque roman découpé en nouvelles, en textes miniatures, chaque nouvelle prolongée par une pièce de théâtre, un roman. Petit A et grand A. Tout se vaut. Tout se crée, s'accumule, se disperse.

              Avec les proportions où j'avais conçu mon dictionnaire, je me serais perdu sans ressources dans le temps et l'espace si je m'étais laissé aller.

  
Encore Littré. Le dernier livre est infini. L'inachèvement est son destin. Toutes les trente secondes, le corps s'écroule, entraînant micro et déclenchant la bousculade. Au moment d'achever son discours de réception du Prix Nobel de littérature, Adam Eve se suicide, pour assurer son immortalité. Il sort un pistolet, l'introduit dans sa bouche. Sang, éclatement du crâne, la scène se reproduit de chaîne en chaîne, dans toutes les langues. Le coup de feu, le visage crispé, la silhouette qui bascule, vingt fois, cent fois. La cervelle gicle par le trou pariétal. Big bang. L'oeuvre débute.

Ce texte inédit a été écrit en 1996 et il a trouvé sa forme définitive en 2004. Très émouvant pour moi, il reflète la quintessence de nos innombrables discussions, souvent nocturnes, autour du thème inépuisable de la création littéraire. Gilbert n'était pas l'écrivain "instinctif" à l'écriture quasi automatique : c'était un cérébral, réfléchissant énormément à ce qu'il voulait créer et sa réflexuion était toujours de dimension cosmique...

Par Flora - Publié dans : Gilbert - Communauté : Les Cultureux éclectiques
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Mardi 1 septembre 2009 2 01 /09 /2009 19:29

   [...] Fabrice Sorel avait quatorze ans quand sa mère succomba à un cancer du sein. La mort devint ennemie intime, rivale. L'immortalité l'obsédait. En 1967, au milieu de sa vingt et unième année, il se destine à la médecine, illusion romantique du combat pour la vie. Le 19 mai, le cliché agonise. Emile Littré insuffle l'idée que si les mots sont mortels, un agencement subtil leur permet de survivre, collés les uns aux autres. Jamais, dans les pages bleues, il n'envisage son immortalité, préférant insister sur a durée de son travail, les difficultés matérielles, les efforts incessants auxquels famille et collaborateurs doivent se plier. Il parle de le vie des mots. L'immortalité est pourtant l'unique idée qu'Adam Eve retienne et développe, lui ajoutant sa touche personnelle : il n'est pas nécessaire, pour franchir les siècles, d'être lisible.

        Tout le monde connaît Kant, Proust, Mallarmé. Qui les a lus ?

    Quand il aborde la naissance de sa vocation, qu'il nous provoque avec les samouraïs, les nains, Adam Eve se garde d'aller à l'essentiel, d'avouer que, ce jour-là prirent fin ses études de médecine. La mort des autres lui devenait indifférente. Sa vie tendait vers un seul but : dériver dans le temps d'une notoriété future.
   Au lieu de disserter sur son égotisme, il préfère s'attarder sur l'article "A", modèle et référence :

     Par quoi commence le dictionnaire ? Par une lettre : "a  (à), s. m. Voyelle et première lettre   de l'alphabet..."  
     La première ligne préfigure la dernière. A annonce Z. L'alpha et l'oméga, la fin dans le début. Tout se fissure, tout s'accumule. [...]

suite de la nouvelle "A"

 

   

 
    

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Jeudi 30 juillet 2009 4 30 /07 /2009 15:26

                                                                                                   Ce livre tout entier n'est qu'une esquisse. Même pas !
                                                                                                    Rien que l'esquisse d'une esquisse
.
                                                                                                                       Herman Melville
,    Moby Dick

   A l'origine de l'oeuvre, une paresse du cou. Au lieu de tourner la tête vers la fenêtre, d'apercevoir la femme, l'épagneul de sa vie, Fabrice Sorel lève les yeux vers le Littré, un mouvement que les biographes, les universitaires de tous pays n'en finissent pas de commenter.
   Certains critiques évoquent une nuit de débauche, une digestion difficile. On parle d'une mouche ou d'un moustique posté sur le dictionnaire ; d'autres plaident pour un courant d'air ; un professeur de l'Ecole Normale supérieure centre son analyse sur le craquement d'une étagère, celle qui soutenait la collection complète du "Miroir des Sports" ; on glose sur le déterminisme et la coïncidence ; on se réfère à l'éducation : si la folie des mots s'empare de Fabrice Sorel, en ce 19 mai 1967on père enseigne la littérature à l'université d'Orléans, que sa mère, ophtalmologue, fait défiler des lettres sous le regard de ses patients.
   Qui croire ? Dans Les Mots : Mosaïque, le principal intéressé commente la scène à sa façon, humoristique, énigmatique :

          Les tomes du Littré sont au nombre de sept. Couleurs de l'arc-en-ciel. Nains. Notes sur la gamme. Péchés capitaux. Jours de la semaine Sept contre Thèbes. Samouraïs Mercenaires. Suis-je Blanche Neige ou Polynice, gourmandise ou luxure, do, mi, sol, indigo ?

    Les romans d'Adam Eve comportent sept chapitres, chaque recueil quatorze nouvelles.[...] 

début d'une nouvelle inédite 

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Vendredi 24 juillet 2009 5 24 /07 /2009 09:40

         ...à ces vains ornements, je préfère la cendre. ( Racine, Esther  )

   Il pleut. Pluie retenue, comme il convient dans cette ville, averse molle qui brouille la vue, nappe les pierres de brume, dissimule, ponce, estompe. Qui est de Laon déteste le tapage, la renommée, le mot plus haut qu'un autre, le détail qui distingue et pourrait, sans contrôle, attirer le badaud. Aucune pancarte sur l'autoroute. Quel touriste devinerait la cathédrale et les églises, les remparts et les portes, les manuscrits enluminés, les souterrains, les ruelles médiévales ? S'il existait un moyen d'araser la colline, d'empêcher qu'elle émerge au plus loin de la plaine, les Laonnois l'appliqueraient. A défaut, ils s'en remettent au climat : brouillard, bruine, ciels en deuil, nuages appliquent un masque humide sur les vestiges glorieux, gomment la grandeur passée, temps lointain où la cité était capitale du royaume carolingien. A Laon, on prie pour que la planète ne se réchauffe pas trop vite...
   Benoîte a refusé de m'accompagner : 
   - J'ai le vertige, tu le sais. Je reste dans la voiture.
   - Tu vas t'ennuyer, prendre froid.
   - Mon manteau et un bon livre, je ne risque rien. Et puis, tu n'en as pas pour deux heures...
   Le vertige est un bon prétexte mais je n'insiste pas. Benoîte, son livre, son manteau me font penser aux décors que le prince Potemkine dressait le long des routes, afin que Catherine II, traversant la Russie, voie un pays de rêve et jamais sa misère, trop intense, trop réelle. Notre misère de couple émane de Lionel. J'aurais pu le rencontrer à l'université ; nous avons fait nos études à Reims, une seule année nous séparait. Jamais, pourtant, je ne l'ai croisé. C'est un hasard tardif qui nous a réunis, un ami commun engagé dans une folle équipée : un triathlon, trois kilomètres de nage en rivière, cent kilomètres de vélo, assortis de deux cols et, pour finir, un marathon. Lionel et moi étions faits pour nous entendre ; Benoîte ironisa bientôt sur notre "coup de foudre", expression ridicule qu'elle ressert à souhait, par ironie facile et plaisir d'écorcher.

début de la nouvelle, publiée aux éditions Les Racines de Papier   2005  illustration : R.T. (détail de la cathédrale de Laon)

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Samedi 18 juillet 2009 6 18 /07 /2009 10:28

  Une toile le représente en 1999. Francis Bacon est assis sur une chaise de bureau, socle d'aluminium, siège noir, dossier jaune. Penché au-dessus d'une table sans pieds, directement fixée dans l'ocre jaune du mur, il écrit. Le dernier livre. Son corps est nu. Une ligne blanche, la colonne vertébrale, saille de son dos. La jambe repliée expose une musculature puissante. On a l'impression qu'elle va bientôt se détendre, comme la patte d'une sauterelle. La mort de la littérature s'inscrit dans cette chair athlétique qui, déjà, se dissout, s'évade en tache sur la moitié du dos, contamine son reflet. Est-ce pour se donner l'illusion de ne pas être seul que l'ultime écrivain se dédouble dans un miroir ?
   Sur le sol bleu, taché de mauve, traînent deux feuilles. Des lettres s'y promènent, disjointes. Il semblerait qu'en tombant de la table les mots se soient désarticulés. Pour les reconstituer, les aligner dans l'ordre, il faut connaître par coeur les phrases de Bacon : 
  
   Le sentiment du faux que j'ai en écrivant pourrait être rendu par l'image suivante : un homme, placé dans un grenier devant deux lucarnes, attend une apparition qui n'a le droit de se produire qu'à la lucarne de droite. Mais tandis que celle-ci, justement,  reste fermée par un verrou que l'on distingue vaguement, les apparitions surgissent l'une après l'autre à celle de gauche, s'efforcent d'attirer le regard et y parviennent finalement sans peine, en prenant une ampleur croissante, qui va, quelque résistance que l'on oppose, jusqu'à boucher l'ouverture véritable.*

  
C'est chez moi, dans l'abri souterrain que j'ai construit, à partir de 1998, que Franz Kafka a peint cette toile. La posture de Bacon, sa façon de tenir le stylo, la table fixée au mur, le miroir, rien de tout cela n'a été inventé. Même la déliquescence des chairs est réaliste. Ce qui ne l'est pas, en revanche, c'est l'épaisseur de la musculature. Bacon était chétif, pour ne pas dire malingre. On avait l'impression que l'haleine d'un moineau aurait suffi à le briser ou qu'il tenait à incarner un monde en train de disparaître, celui des hommes qui naissent d'une femme et d'un homme, qui n'ont pas reçu en héritage, au fond d'une éprouvette, la perfection des gènes.
   Parmi les quelques gratteurs de papier qui survivaient encore, pour la plupart fouilleurs de leurs propres poubelles, experts dans leurs divorce et leur constipation, leurs gorgées de bière et leurs amours bancales, j'ai élu Francis Bacon pour son physique ingrat. A cette époque, j'avais trois femmes, dont une légitime, un chat, quatre enfants, un perroquet, une mère mitée qui refusait de mourir, un château presque en ruine. Avec moi, cela faisait douze problèmes, douze travaux et je ne suis pas Hercule. Un mètre soixante-sept, cinquante-trois kilos, des biceps si minuscules que l'on voit l'os à travers. Au lieu de nettoyer mes écuries d'Augias, je m'enfermais dans une salle souterraine et je lisais : Matisse, Ingres, Poulenc... J'avais tapissé  mon refuge de reproductions de mes peintres préférés, Debussy ou Stendhal.[...]
  *extrait du "Journal" de Kafka
nouvelle publiée dans l'anthologie "Le dernier livre"  éditions Nestiveqnen  2002

 

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Mardi 7 juillet 2009 2 07 /07 /2009 12:46

    Le 7 juillet est toujours une date à part... Impossible de ne pas revivre cette ultime nuit de veillée, après le verdict sans appel du médecin : "Votre mari est en train de partir. "  -  "Partir ?"  -  "Mourir, Madame".  Ce petit dialogue reste gravé pour toujours : ma question idiote qui ne peut, ne veut pas comprendre. Que le miracle tant de fois accompli n'aura pas lieu. Qu'il ne reste plus qu'à attendre, dans cette atmosphère devenue soudain glaciale. Que lui, ce lutteur héroïque depuis des années et même depuis ces quelques mois de condamnation définitive, a fini par baisser les bras, comme en s'excusant : je suis allé aussi loin que possible, je n'en peux plus...
    Amos, cher ami et frère véritable, tu ne liras peut-être pas ces mots. Tu nous as tenu compagnie, à nous deux, dès mon premier appel, laconique et désespéré, jusqu'au bout et même au-delà. Cette terrible attente en a été allégée et je t'en serai reconnaissante jusqu'à la fin de ma vie.
     La vie continue et la tristesse se mue en énergie à chaque fois que je pense à lui. J'ai retenu la leçon. Il ne faut pas gâcher les instants qui nous sont impartis : ils ne reviendront jamais. Il y a tant de choses passionnantes à faire pendant ce laps de temps si minuscule et la peau de chagrin diminue à une vitesse sidérale... Comment pourrait-on envisager un seul instant la béance menaçante de l'ennui ?
    Je n'ai pas besoin de "travailler" mon deuil, pas de pensum quotidien à accomplir, ni de solitude à combler. Avec ce testament-là, j'ai de quoi nourrir le restant de mes jours...

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Samedi 27 juin 2009 6 27 /06 /2009 10:55

[...] La vérité a éclaté au retour du fugueur, onze mois plus tard. Après lui avoir cassé le nez d'un coup de poing revanchard  -  la Renault avait été revendue à Tanger  -  mon père a ordonné au criminel de quitter le déguisement qui le déshonorait.
-  Quel déguisement ? rétorqua Jean-Baptiste, d'une voix aussi plate que son nez. Je suis une femme ; je m'habille en femme.
   Mon père, esprit borné, mit du temps à comprendre. La robe déchirée, le soutien-gorge ôté, apparut clairement l'absence de chiffons. Désormais, mon cousin allait être ma soeur. Jeannette suivait sa personnalité, je l'admettais très bien. Ce qui me désorientait, c'était le vocabulaire. Déjà traumatisé par la contrainte de tenir ma tante pour une mère, je devais maintenant usé du féminin pour désigner un être qu'en dépit de sa sensibilité particulière, de son goût pour le maquillage, j'avais pris l'habitude, en six années d'effort, de considérer comme un frère.
   Les premiers troubles sont apparus lors d'un cours de mathémathiques. J'ai donné du "madame" au professeur barbu. A la sixième erreur, l'administration m'a expulsé, pour trois jours. Motif : mon goût fort malvenu pour les plaisanteries. Deux semaines plus tard, le conseil de classe s'inquiétait de mes faux-cils, dérobés à Gisèle, et de mes glissements lexicaux. A en croire mes devoirs, Napoléon était morte à Saint-Hélène, George Sand prenait pour femme La Fayette, le grenouille appartenait à la catégorie des batraciennes, le subordonné relatif se plaçait derrière son antécédente. Le bulletin trimestriel recommandait de consulter un psychologue.
   De nombreux chèques plus tard, mon thérapeute s'extasiait de mes progrès. Presque guéri, j'admettais que si pierre est un mot féminin, Robespierre ne doit pas être qualifié de tyranne ou de dictatrice, ni Pierre Curie de lesbienne, sous prétexte qu'il vivait avec une Marie. Pour ce dernier exemple, je devais me concentrer. Ma tante venait de quitter mon père pour une lieutenante de police enceinte de son mari, simple gardien de la paix qui ne supportait plus les ordres d'une femme. Le fruits de ces amours policières, vague cousin issu de concubinage, m'était présenté par Gisèle comme un demi-frère !

   L'idée me tentait de la prendre au mot et de couper en deux, dès sa naissance, ce nourrisson superflu. Malheureusement, le marchand auquel j'ai exposé mon désir d'acheter un hache m'a traité de drogué et menacé d'appeler la police. N'ayant aucune envie de voir surgir l'ex-mari de la compagne de mon ancienne mère, je me suis réfugié chez Jeannette. Grâce au nez aplati qui atténuait une part de sa féminité, celle que j'avais connu sous le prénom de Jean-Baptiste avait trouvé un emploi de chauffeur routier à Saint-Amand, ou Sainte-Amande, je ne sais plus très bien. Chaque soir, elle me parlait de Claude, la fillette qu'elle allait adopter et qui, avec la malchance qui me caractérisait, deviendrait peut-être mon neveu.
   L'idée finale m'est venue dans le jardin, un jour de pluie, alors que j'observais des escargots. Je ne supportais plus de vivre dans ce désordre. Devenir hermaphrodite... Trouver mon équilibre, comme Valenciennes, dans une position asexuée... A l'aide d'une couteau de cuisine, j'ai accompli mon oeuvre, choisissant pour agir que le petit aiguille ait dépassé le douze : après-midi est un mot presque parfait, puisque doté des deux genres. Je n'aurais pas cru que la sang coulerait si fort, flot d'encre charriant le masculin qui m'encombrait.
   On a soigné plaies et douleurs, refermé sur moi, hôpital et marronniers. Gastéropode chaste, je vis en paix, presque mort, déjà neutre.

fin de la nouvelle "Sexuellement correct"  in  "Choisir"  éditions Page à Page  1999

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Mardi 16 juin 2009 2 16 /06 /2009 13:45

   Masculin ? Féminin ?  Je n'ai jamais su choisir. Quand se présente un piège, oasis, azalée, j'opte pour le mutisme. Depuis que je sais qu' amour change de genre au pluriel, je vis chaste, insensible. J'habite Valenciennes. Une chance, tant je redoute les villes sexuées, Le Quesnoy, La Bassée, La Madeleine, Le Cateau...
   Tout cela s'est mis en place avec beaucoup de lenteur. Lorsque ma tante est devenue ma mère, je m'en suis accomodé. Je n'avais pas le choix. A huit ans, il est rare de contrôler sa vie... La vérité, je l'ai découverte très tard. Aux yeux de mes parents, conformistes obstinés, un fils unique constituait une anomalie. Ils se sont acharnés à me donner une soeur, un frère, quelque chose qui me sauverait d'un égoïsme pervers.
   Bien qu'essayées dans l'ordre, de la première page à la dernière, les positions du Kamasutra n'ont pas conduit au nirvana procréateur. Il fallut faire appel à des méthodes moins naturelles. Sperme en paillettes, éprouvettes, pipettes, ma cadette à venir sentait la pharmacie et le laboratoire... Nul ne savait encore qu'elle deviendrait plurielle. Après bien des nausées, souffrances, foetus interrompus, la surprise est venue : une horde de quadruplés allait fondre sur moi.
   Aux pieds de Marie-Madeleine, pécheresse dont le sourire m'inspirait la confiance, j'ai fait brûler des cierges. Toutes mes économies y sont passées. Un jeune fonds d'honnêteté m'empêchant d'expédier des fumées trop gratuites, j'ai acheté un caramel, afin de prélever un supplément d'argent dans un tronc. La sainte n'a su m'offrir qu'une réponse ironique, métamorphose des soeurs en avortons stupides, rapidement éteints au fond de leur couveuse. Ma mère se serait désespérée de ces décès rapides. Elle était morte dans l'accouchement.
   Au traumatisme de mon trop net succès s'est ajoutée une nouvelle vie, à quatre rues de chez moi. Inconsolable deux mois durant, mon père avait trouvé à sa belle-soeur, divorcée de fraîche date, le charme acidulé de son aînée de deux ans. Il pouvait évoquer ses appétits sexuels, son faible goût pour les tâches ménagères. Il présenta notre déménagement comme une chance offerte aux deux enfants. La solitude de Jean-Baptiste, douze ans, fils unique et chétif de Gisèle, s'unirait à la mienne.
   Tout de suite, j'ai détesté l'interdiction qui m'était faite d'employer le mot "tante". Dès que je m'y risquais, je subissais une gifle. Je devait dire "maman" ; je ne pouvais m'habituer à ce titre usurpé. Serrant les dents, je contournais l'obstacle, évitant les occasions de parler à Gisèle, résistant à l'envie de donner du "tonton" au veuf joyeux qui me servait de père. Ce n'était qu'un début. Le pire était à venir et je ne parle pas de ce grand hôpital entouré de marronniers, comme un cimetière, un monument aux morts. [...]

début de la nouvelle "Sexuellement correct" publiée dans le recueil Choisir  éditions Page à Page  1999

Par Flora - Publié dans : Gilbert
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Samedi 6 juin 2009 6 06 /06 /2009 10:22

   D'où tiennent-ils cet air triste ? Une pitance amère ? Impossible ! En Thiérache, l'herbe est grasse, les pâtures réputées. La disparition progressive des trains ? Ces boeufs sont habitués, depuis longtemps, aux voitures, aux tracteurs dont ils savent se distraire. Le funeste destin qui les attend à l'abattoir ? Jamais personne ne leur a soufflé mot du boeuf mironton, du tournedos, de l'entrecôte. Ils pourraient regarder une assiette sans trembler.
   Le mal vient des églises fortifiées. Les bovins ne pleurent pas sur le troupeau de plus en plus maigre des paroissiens. D'ailleurs, ils ne pleurent pas. Leur tristesse, intérieure, ne verse pas de larmes. L'oeil est mouillé naturellement. Rien ne les chagrine dans les créneaux, meurtrières, mâchicoulis, remparts, donjons et tourelles de ces étranges lieux de culte où il fallait se retrancher, autrefois, contre l'envahisseur. Ce que regrettent les boeufs, en ces églises, c'est l'absence presque totale de gargouilles. Au coucher du soleil, à l'heure où naissent les idées noires, tous les boeufs de Thiérache  -  regardez bien, vous le constaterez  -  se tournent vers le sud-ouest. Ils ne voient rien mais savent : là-bas se dresse la montagne couronnée. Au sommet, Notre-Dame de Laon. Là-haut, tutoyant le ciel, des boeufs. Ce ne sont pas vraiment des gargouilles. Ils ne recrachent pas l'eau qui tombe sur les tours. Ils témoignent : parce qu'ils ont hissé les lourdes pierres de la cathédrale, on les a jugés dignes de s'inscrire dans la pierre.
   Belle histoire, direz-vous, propre à flatter l'orgueil d'un herbivore moderne. De quoi se plaignent-ils ? Ils ne veulent tout de même pas qu'on les statufie à leur tour ! Ces gargouilles qu'ils implorent, leur veulent-ils des cornes ? Qui sait ? A moins qu'une pensée plus grandiose encore ne s'épanouisse en leur microscopique esprit. Dans cette vision qui naît au crépuscule, des boeufs de pierre se dressent, passé lointain, sur les clochers de la Thiérache, les remparts des églises fortifiées. Un jour maudit, germe dans le cerveau d'un meneur le désir de regagner les pâtures. Bientôt suivi par ses semblables, le voici qui descend les escaliers en colimaçon. Arrivé dans le transept, il se débarrasse de sa carapace minérale. Sur le parvis, trépigne des sabots. Puis s'adoucit le martèlement. Les boeufs viennent de rejoindre l'herbe grasse. Ils ne savent pas encore quelle erreur ils commettent.
extrait du recueil "Picardie, autoportraits" édition de la Wède  2005   

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